“La Chronique des Bridgerton” est l’anti-conte de fées dont on avait besoin

Plaisir coupable, la première série Netflix produite par Shonda Rhimes est une fantaisie historique savoureuse, souvent problématique, aux apparences trompeuses. Regardons-ça de plus près.

"La Chronique des Bridgerton", ©Netflix

C’est un croisement entre l’univers de Jane Austen et “Gossip Girl”. Depuis sa sortie le 25 décembre, “La Chronique des Bridgeton” a déjà conquis plus de 63 millions de téléspectateurs et téléspectatrices dans le monde.


Adaptation d’une saga de livres de Julia Quinn, cette série d’époque imagine les intrigues amoureuses et familiales des aristocrates de la Régence anglaise en 1813.


Ne vous y méprenez pas, nous sommes bien ici dans un conte de fées modernisé, où la vérité historique importe peu. Comme un gros gâteau à la crème, les huit - longs - épisodes se dévorent facilement, non pas sans une petite pointe de culpabilité.


Au-delà de son apparence superficielle, la série tente de toucher du doigt ganté et maladroit des questions contemporaines de racisme, féminisme, consentement et relations de couple. Mais sans trop de succès.




Il était une fois…


⚠️ Attention quelques légers spoilers à partir de ce point ⚠️


Produite par la société de production Shondaland, de la célèbre créatrice de "Grey’s Anatomy", et "Scandal", Bridgerton entreprend de dépoussiérer ces histoires à l’eau de rose, longtemps vues comme trop “girly” pour être prises au sérieux.


Dans cette première saison, Daphné Bridgerton (incarnée par Phoebe Dynevor), la fille aînée de cette famille à l’image parfaite, fait son entrée dans la saison des bals de débutantes.


Mais si elle se prête au jeu de cette application de rencontres à taille réelle, la belle jeune femme met un point d’honneur à se marier par amour. C'est déjà ça.


C’est alors que son chemin croise celui du séduisant et richissime Duc de Hastings ou Simon Basset (campé par René-Jean Page), dont le but est au contraire de ne jamais se marier.


Les deux chouchous de la cour vont alors faire semblant de s'aimer afin de s'entre-aider. Et si on a vu une seule comédie romantique, il est facile d'imaginer la suite.


"Stare into my eyes.If this is to work, we must appear madly in love" - Simon Basset to Daphné Bridgerton

"Regardez-moi dans les yeux. Si nous voulons que cela fonctionne, on doit paraître follement amoureux" - Simon Basset à Daphné Bridgerton




Dans un cadre très esthétique, les personnages en costumes à froufrous évoluent dans une bulle colorée faite de bals et de pierres précieuses, au son de reprises de tubes pop par un quatuor à cordes.


Et si cet aspect Disney pour adulescents vous attire, sachez que les scènes de sexe sont suffisamment explicites et exagérées pour être gênantes. Vous êtes prévenu·e·s.


Pendant ce temps-là, la mystérieuse Lady Whistledown dévoile les scandales et bisbilles de ce petit univers dans un tout nouveau journal à potins que tout le monde s’arrache, y compris la reine.


Également narratrice de la série - incarnée par la voix de Julie Andrews (Mary Poppins) -, cette plume piquante à l'identité secrète brise les tabous d’une petite société riche et conservatrice.


Une prise de recul essentielle sur ce monde faussement parfait, où tout paraît un peu trop beau pour être vrai.


"Dear Reader, let it be known that if there is a scandal, I shall uncover it. And share every last detail. - Lady Whistledown"

Cher lecteur, sachez que si scandale il y a, je le révélerai. Et dans les moindres détails." - Lady Whistledown



Un royaume merveilleux

Car dans cette chronologie alternative, le showrunner Chris Van Dusen, à qui Shonda Rhimes a confié les clés du château, a choisi d’incorporer des personnages noirs tout en haut de la chaîne alimentaire de la noblesse anglaise.


Parmi elles et eux, rien de moins que la reine Charlotte en personne, ainsi que le Duc. Une diversité forcément bienvenue et nécessaire dans le contexte de 2020-2021.


Problème, la série ne parvient à faire des choix. D’abord, on croit adopter un point de vue “colorblind”, c’est-à-dire qui ne voit pas les couleurs de peau. Nous serions donc dans une réalité alternative où les discriminations de race n’existeraient pas.


Mais voilà qu'ensuite, on nous explique très brièvement que c'est grâce à l'amour, le vrai, celui avec un grand "A", que les deux couleurs de peaux vivent en harmonie. Ça fait rêver, mais c'est un peu léger.


"Look at our queen. Look at our king. Look at their marriage. Look at everything it is doing for us, allowing us to become. We were two separate societies divided by color, until a king fell in love with one of us. Love, Your Grace, conquers all" - Lady Danburry (Adjoa Andoh) to Simon

"Regardez notre reine. Regardez notre roi. Regardez leur mariage. Regardez tout ce qu'il fait pour nous, nous permet de devenir. Nous étions deux sociétés séparées divisées par couleur, jusqu'à ce qu'un roi tombe amoureux de l'un de nous. L'Amour, votre Grâce, conquiert tout" - Lady Danburry (Adjoa Andoh) à Simon


Une fois que ceci est posé, allez hop, on remballe, et on en parle plus. Et pas une seule fois les personnages blancs de la série n’évoquent cette question.


Et comme le diable se cache dans les détails, les personnages noirs de la série semblent traverser des drames personnels beaucoup plus corsés que ceux de leurs ami·e·s blanc·he·s.


Simon lui-même a vécu une enfance traumatisante car son méchant père exigeait de lui une forme de perfection absolue, par peur de perdre son statut.


Une dynamique qui n’est pas sans rappeler celle d’Olivia Pope et son père abusif dans “Scandal”. Dans un discours mémorable, il assure qu'elle doit faire deux fois plus pour obtenir seulement la moitié de ce qui est donné aux blanc·he·s.


Mais dans Bridgerton, cette histoire en arrière plan n'est pas très claire.


Des princesses enfermées


L’autre petite touche progressiste, c’est bien sûr la place importante accordée au développement personnel et émotionnel des femmes. Les relations entre les matriarches et leurs manigances sont d’ailleurs essentielles pour faire avancer l'intrigue.


À leur façon, les jeunes filles interrogent leur petit milieu. Daphné rentre parfaitement dans les normes et rêve d'une vie conventionnelle, mais non sans tenir tête à son grand frère afin de prendre son destin en mains.


S'ouvrant au monde mondain, la jeune femme découvre par la même occasion sa sexualité. À travers son éducation sentimentale, c'est surtout toute la puissance émancipatrice du regard féminin, le très rare"female gaze", qui s'exprime.


Dans un malin petit jeu de caméras, le Duc devient ici l'objet de son regard et de son désir naissant. Et jamais les internautes n'ont eu autant envie d'être une cuillère.



Sa sœur Éloïse, sans doute le personnage le plus moderne de la série, est une féministe avant l'heure. Elle nous rappelle sans cesse- avec zéro subtilité - qu'elle aime lire, est jalouse de la liberté offerte à ses frères aînés, et est admirative des femmes qui se débrouillent seules, en dehors des conventions.


"Must our only options be to squawk and settle or to never leave the nest? What if I want to fly ?", Eloise Bridgerton

"Faut-il que nos seules options soient de glousser et de se ranger ou de ne jamais quitter le nid ? Et si je veux m'envoler ?", Eloise Bridgerton


Mais là encore, ces personnages restent limités par leur contexte socioculturel puritain. Encore trop enfermées dans leurs injonctions de genre, elles se voient obligées d’attirer l’attention masculine pour s'assurer une vie convenable.


Pour couronner le tout, elles ne disposent d’absolument aucune éducation sexuelle et reproductive. La seule chose qu’on leur a appris, c’est comment se trouver un bon parti. À tel point que leur ignorance en devient dangereuse.


Et ils vécurent heureux ?


⚠️ Attention spoilers importants dans cette partie ⚠️




En plaçant l'union officielle de deux personnages principaux au milieu des épisodes et non pas à la fin, la série suggère que le mariage n'est pas le but ultime de la vie, ni une garantie de bonheur éternel.


Après un temps de lune de miel pendant lequel les amoureux "brûlent" l'un pour l'autre, un revirement de situation extrêmement problématique va mettre leur idylle à l’épreuve.


⚠️ Avertissement/Trigger Warning : sans rentrer dans les détails de la scène, il est question de violences sexuelles. Vous pouvez passer à la conclusion si cela vous heurte ⚠️

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Daphné comprend enfin que Simon n'a pas du tout été clair. Il ne serait donc pas stérile, mais fait le choix de ne pas avoir d'enfants. Le cœur brisé, elle oblige son mari à ne pas se retirer à la fin d’un rapport, au départ consenti. Une scène extrêmement dérangeante, que l’on peut clairement définir comme un viol conjugal.


Encore plus violent dans le livre d'origine (dans lequel tous les personnages sont blancs), ce passage a souvent été critiqué par les fans de la saga. S'il n'était pas à 100% nécessaire de le supprimer, la série manque totalement l'occasion de clairement identifier l'acte comme une agression sexuelle dans les épisodes restants.


Dans la réalité des faits, les grande majorité des viols sont perpétrés par des hommes, mais il aurait été extrêmement important de ne pas minimiser cette scène. Qui plus est lorsqu’il s’agit d’une femme blanche et un homme noir.


Daphné ne s’excuse jamais, le possible traumatisme du Duc n’est pas traité comme tel, et toute la narration se concentre uniquement sur les sentiments de la jeune femme, faisant face à la froideur et l'obstination de son mari.


Difficile d’accepter un tel choix dans l'ère #MeToo, et alors même que la production a fait appel à une coordinatrice d'intimité pour chorégraphier les scènes de sexe dans le respect des acteurs et actrices.

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Malgré tout, la série interroge la question du consentement dans un rapport amoureux en principe égalitaire. Et par le même biais, celui de la communication dans le couple et la transmission du savoir dans la famille.


Daphné est en colère parce qu’elle estime que Simon a joué avec les mots pour tromper sa confiance. "Pouvoir" et "vouloir", ce n'est effectivement pas exactement la même chose.


La jeune femme reproche également à sa mère de ne pas lui avoir expliqué clairement les bases de la sexualité et de la reproduction. Aurait-elle pu, elle aussi, consentir à ce mariage et aux relations intimes si elle avait bien tout compris ?


Comme toutes les jeunes filles de cette bulle de noblesse aux mœurs rétrogrades, elle est dans l'ignorance complète. Et ici, le savoir, c'est le pouvoir.




À tout jamais


Joliment emballé dans un papier cadeau à paillettes, Bridgerton nous propose de jeter un œil à l'intérieur des palaces de ces élites fantasmées.


Sous les dorures du plafond, entre deux bals somptueux, ce sont les commérages et les manipulations qui mènent la danse.


Dans cet univers parallèle extrêmement codifié, la richesse et le privilège trouvent leurs limites dans la pression sociale et les obligations familiales qui pèsent sur les épaules des protagonistes.


Un cocktail idéal pour un drama plein de clichés et de tournures de style bien connues, qui nous offre dans l’ensemble un bon moment d’évasion. Et inutile de vous rappeler qu'on en a bien besoin.


All is fair in love and war, but some battles leave no victor, only a trail of broken hearts that makes us wonder if the price we pay is ever worth the fight" - Lady Whistledown

“À l’amour comme à la guerre, tous les coups sont permis, mais certaines batailles ne laissent aucun vainqueur, seulement une traînée de cœurs brisés, et on peut se demander si le prix à payer en vaut vraiment le combat" - Lady Whistledown

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